Un parcours spirituel au service du bouddhisme en France
(1929–1974)
[Ce texte reprend, sous une forme résumée, l’autobiographie que Jean-Pierre Schnetzler a écrite en 2008.]Formation d’une conscience (1929–1946)
Né le 9 août 1929 à Nice dans une famille catholique bourgeoise, Jean-Pierre Schnetzler grandit entre mer et nature. La crise de 1929 bouleverse cette existence : la famille quitte Nice pour Paris en 1935, puis s’installe dans le Lot en 1937 où son père devient percepteur. Jean-Pierre reçoit une double éducation entre valeurs républicaines et foi catholique.
Élève au Prytanée militaire de La Flèche dès 1939, il vit de plein fouet la débâcle de juin 1940 : bombardements, exode, fragilité humaine. Une pneumonie en 1943 l’envoie en convalescence à Noirmoutier, alors occupée et fortifiée, tandis que son père figure sur la liste des otages à fusiller. Ces épreuves forgent son esprit critique et une vision lucide de la nature humaine.
En 1944, un profond questionnement surgit entre action et vie monastique. Il choisit la médecine, voie médiane entre engagement et service. Durant sa classe de philosophie à Nantes, il remet en question les dogmes catholiques, notamment « Hors de l’Église, point de salut ». Après avoir lu la Bible en entier, il quitte intérieurement l’Église tout en conservant l’enseignement du Christ.
La découverte du bouddhisme (1946–1958)
En 1946, la lecture de Schopenhauer ouvre Jean-Pierre aux textes hindous et bouddhiques. L’ouvrage d’Oldenberg provoque un véritable « tremblement de terre » : non un simple assentiment intellectuel, mais la certitude foudroyante de retrouver une vérité familière. Sa conviction : il a été bouddhiste dans une vie antérieure.
Cette certitude le condamne au silence pendant dix ans (1946–1956). Impossible de se révéler à sa famille catholique ni dans le milieu médical. Il attend d’être solidement établi comme psychiatre à Morlaix, spécialité choisie précisément parce qu’elle traite la souffrance mentale, concept fondamental du bouddhisme.
Durant cette décennie, il se sent douloureusement seul, écartelé entre ses racines françaises et sa « moitié orientale ». Ses tentatives solitaires de méditation échouent. C’est la découverte de René Guénon, vers 1956, qui déclenche le passage à l’acte : Guénon lui révèle l’unité transcendante des religions et lui fait comprendre qu’il doit devenir bouddhiste dans les faits, pas seulement en pensée. Il explore alors Paris et découvre la Société des Amis du Bouddhisme.
En 1958, il contacte le vénérable Walpola Rahula, un moine cambodgien à la Cité Universitaire, et demande d’emblée à prendre refuge. Le moine est étonné, c’est la première fois qu’un Français lui demande cela. En janvier 1958, Jean-Pierre devient officiellement bouddhiste dans les locaux de la Société des Amis du Bouddhisme, une première à Paris. Il adopte les règles du fidèle laïc et apprend la méditation auprès de René Joly à Gretz.
Sa mission se précise : aider à l’établissement du bouddhisme en France. Ces rencontres lui confirment que des Occidentaux peuvent s’ouvrir au dharma et lui révèlent sa mission : aider à l’établissement du bouddhisme en France. Il intègre pleinement le bouddhisme à sa pratique psychiatrique, cultivant la complémentarité entre connaissances occidentales (psychanalyse, rêve éveillé) et orientales (méditation, compassion). Sa conviction : « Il faut réunir ce qui a été séparé. »
Grenoble et le Grand Véhicule (1960-1972)
Nommé à Grenoble en 1960, Jean-Pierre complète son expérience par une formation psychanalytique jungienne, tout en poursuivant l’étude de la littérature bouddhiste et la pratique méditative theravāda. La complémentarité des connaissances orientales et occidentales s’harmonise, tandis qu’apparaît progressivement la possibilité d’une action transformante du milieu social.
La rencontre avec Maître Deshimaru (1967)
En 1967, Jean-Pierre accueille par hasard Maître Deshimaru, arrivant du Japon par le transsibérien. Invité par un groupe macrobiotique, le maître zen aboutit chez un ami de Jean-Pierre qui l’héberge dans une caravane. Ils organisent ses deux premières conférences en France avant de l’orienter vers Paris. Jean-Pierre prend ainsi contact avec le Grand Véhicule (Mahāyāna), commence la pratique du zazen et prend finalement les vœux de bodhisattva.
Une fois établi à Paris, l’énergie infatigable de Deshimaru permet l’essor impensable de l’école Zen Soto en France. Son exemple – un maître de méditation s’installant en France – marque pour eux un changement majeur.
Jean-Pierre adopte le zazen pour son efficacité, sans abandonner l’usage complémentaire de la concentration. Plus important encore, l’idéal actif de la compassion le pousse à prendre les vœux de bodhisattva et à se sentir pratiquant du Grand Véhicule, sans pour autant vivre cette appartenance comme exclusive.
Voici une interview de Jean-Pierre tirée d’un film de présentation de Maitre Deshimaru (avec une erreur de nom dans le sous-titrage)
La création du Centre d’Études Bouddhiques de Grenoble (1972)
Quelques conférences et le bouche-à-oreille rassemblent des personnes intéressées par le changement spirituel et la pratique méditative. Un petit groupe se forme, progresse, se réunissant le soir chez des particuliers. Peu à peu, certains décident de prendre refuge. En 1972, cet engagement se concrétise dans la création du Centre d’Études Bouddhiques de Grenoble. Les statuts mentionnent qu’il est au service de toutes les écoles du bouddhisme – Jean-Pierre rappelant que l’idéal du bodhisattva compatissant n’est pas la propriété exclusive du Grand Véhicule.
Le centre trouve rapidement une grande salle de méditation au 16 rue Thiers à Grenoble, adresse qu’il conserve toujours. Pour les retraites de week-end, ils louent l’école désaffectée de Saint-Pierre-de-Chérennes, près d’Izeron, au pied du Vercors, où ils pratiquent régulièrement concentration et vision pénétrante.
Tout cela n’est possible que grâce au dévouement d’un nombre croissant de pratiquants conquis par l’enseignement du Bouddha.
Le Véhicule tantrique : la rencontre avec Kalou Rinpoché (1971)
Le rêve de Dorje Pamo (début 1971)
Au début de 1971, Jean-Pierre fait un rêve marquant : il assiste aux funérailles d’un maître zen, puis voit dans le jardin une religieuse tibétaine corpulente, en robe bordeaux, dont on lui dit qu’elle est la réincarnation de la déesse à tête de truie et que c’est par elle qu’il sera libéré.
La première partie est claire : déçu par certains aspects du comportement de Maître Deshimaru, il ne peut plus lui accorder toute sa confiance. Le rêve tire les conclusions sur le mode dramatique qui lui est propre. Cette désillusion ne s’étend toutefois pas aux enseignements du Zen, au style Sōtō, ni au zazen qu’il continue de pratiquer. Il a fait son deuil de l’homme, non des enseignements reçus à travers lui.
La seconde partie reste obscure. La corpulence de la religieuse évoque des qualités féminines et terrestres dont il serait dépourvu. Quant à la déesse à tête de truie, une enquête lui apprend son nom : Vajravārāhī en sanskrit, Dorje Pamo en tibétain. Il met provisoirement le rêve de côté et continue le zazen.
La première rencontre avec Kalou Rinpoché (1971)

Quelques mois plus tard, un ami l’informe que Kalou Rinpoché, un lama tibétain qu’il a rencontré au Canada, passera pour la première fois à Paris. Jean-Pierre hésite : il connaît mal le tantrisme, n’a aucune envie de pratiquer ses rites compliqués ni d’apprendre le tibétain, et il est débordé de travail. Il répond : « Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’un lama tibétain ? » Son ami insiste, évoquant la possibilité de poser des questions sur le Vajrayāna. Jean-Pierre se décide par curiosité intellectuelle.
Kalou Rinpoché est assis sur le divan d’un appartement parisien. Jean-Pierre remarque qu’il évoque une vieille grand-mère et s’assoit par terre à ses pieds, sans poser aucune question. Durant la conversation alimentée par son ami, tout ce qu’il avait envisagé de demander – et mieux, tout ce qu’il pouvait espérer inconsciemment – est résolu par les propos spontanés de ce frêle vieillard. Ils prennent congé sans que Jean-Pierre ait quasiment ouvert la bouche.
Il se relève avec le sentiment immédiat de se trouver devant un saint homme, doué de surcroît de capacités télépathiques évidentes, et la certitude, malgré sa résistance, qu’il a trouvé son maître, dans tous les sens du terme. Il comprend qu’il devra passer par où il ne veut pas et que ce ne sera pas confortable. Il a remarqué l’intensité de son transfert « grand-maternel » immédiat et apprécié l’amour qui irradie du lama. Ces aspects fascinants ne l’empêchent pas de regretter par avance le confort d’une pratique qu’il connaît bien, qu’il devra échanger contre « Bouddha sait quelles complications tibétaines ».
C’est alors qu’il repense à la religieuse tibétaine de son rêve, symbole et prédiction d’un changement d’équilibre qui se prépare déjà. Il attend le prochain voyage de Rinpoché l’année suivante.
L’initiation de Dorje Pamo (1972)
Jean-Pierre apprend que Rinpoché séjourne au château de Béon, non loin de Grenoble, et se dispose à lui rendre visite. À son arrivée non annoncée, on l’informe que Rinpoché a soudain décidé de donner l’initiation de Dorje Pamo dans sa chambre. L’initiation commence dans cinq minutes.
Il découvre alors que Dorje Pamo est la protectrice spéciale de l’ordre Kagyu auquel appartient Rinpoché – et lui-même désormais comme modeste laïc – et qu’elle porte une excroissance en forme de tête de laie, symbolisant l’ignorance vaincue. La religieuse de son rêve prend une ampleur nouvelle. Les coïncidences significatives s’accumulent, sans parler des lectures de pensée du lama, toujours effectuées avec naturel et discrétion.
Jean-Pierre émet l’hypothèse que cette même conscience étendue peut le guider discrètement pour lui éviter les erreurs vers lesquelles ses tendances naturelles le portent. Se détourner vers une voie plus difficile peut lui être bénéfique, s’il est docile aux signes.
Ainsi se trouve-t-il finalement propulsé dans le Véhicule tantrique, ayant suivi le chemin historique de l’évolution bouddhique à travers les trois Véhicules successifs.
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