1974–1975 : La naissance du projet et l’acquisition de Montchardon
Lors d’un séjour au monastère de Kalou Rinpoché en Inde, à Sonada près de Darjeeling, Jean-Pierre demande à Rinpoché s’il accepterait d’envoyer un lama dans un centre à créer près de Grenoble. Sur sa réponse affirmative, Jean-Pierre se met en quête d’un terrain convenable.
La recherche du lieu
Jean-Pierre explore plusieurs solutions dans la région, sollicitant l’avis de Rinpoché lui-même. Devant ses opinions négatives, il persévère jusqu’à la fin de 1974, où il découvre près de Saint-Pierre-de-Chérennes la propriété de Montchardon, récemment mise en vente. La beauté de ce site retiré, assez proche de Grenoble, le séduit. Il envoie descriptif et photographies à Rinpoché, qui donne son accord.
La bénédiction du Karmapa
Début janvier 1975, Sa Sainteté le XVIe Karmapa, passant en voiture dans la vallée de l’Isère pour se rendre à Genève, s’arrête à Saint-Pierre-de-Chérennes. Jean-Pierre l’informe de l’existence de ce futur centre de la lignée Kagyu. Le Karmapa lui donne le nom de Karma Migyur Ling, « le jardin immuable de l’activité bénéfique », quelques jours avant la signature du compromis de vente. Les deux maîtres ont accepté le projet, ce qui augure favorablement d’une entreprise risquée. La signature définitive intervient le 26 avril 1975.
Lors de son passage, le Karmapa demanda à Jean-Pierre de venir à Genève où il devait rester plusieurs jours car il voulait qu’il devienne son représentant pour la France. Le jour dit, il se rendit à Genève pour rencontrer Sa Sainteté mais finalement, cette nomination n’était plus d’actualité quand il rencontra Sa Sainteté. Ayant lui-même beaucoup d’autres responsabilités, il en fut honoré mais pas frustré !
La propriété de Montchardon au moment de son acquisition
- The old farmhouse in 1975
- The residential building (future Building B)
- The barn and the shed (future Building A)
- The back of the buildings
- The back of the buildings, seen from below
- The top of the residential building
- The buildings, seen from above
- The annex building
- The buildings surrounded by a field of brambles
- The garden in front of the annex building
- The farmhouse kitchen
- The residential building and the annex
Les bâtiments principaux, toujours en place aujourd’hui, sont construits en pierre et s’organisent en fonction de la pente du terrain, selon une disposition en escalier. Dans la partie haute se trouve l’ancienne habitation – l’actuel bâtiment B – qui remonte vraisemblablement à la fin du XIXᵉ siècle, comme le suggère une inscription gravée dans le linteau d’une entrée.
En contrebas, l’actuel bâtiment A se compose de deux parties distinctes. À droite, un hangar abritait autrefois les charrettes et le matériel agricole, avec un vaste grenier au-dessus. À gauche, la grange à foin – aujourd’hui transformée en bureaux – était située au-dessus de l’étable, qui correspond à l’actuelle boutique.
À cet ensemble s’ajoutait un bâtiment annexe plus modeste, en mauvais état, comprenant une chèvrerie, une « soue à cochons », ainsi qu’un four à pain de grande taille, probablement destiné à un usage collectif. Des greniers occupaient également l’étage supérieur. Ce bâtiment sera détruit en 1995 pour laisser place à l’actuel bâtiment F.À l’avant de cette masure se trouvait un jardin potager, de taille modeste, sans doute essentiel à la vie quotidienne d’autrefois.
L’ensemble donnait une impression saisissante de misère. Tout évoquait la rudesse de l’existence paysanne en ces lieux escarpés, où le rocher affleure en permanence et où la terre cultivable se fait rare. Aucun espace plat : tout n’est que pente, parfois raide. Les murs de pierres qui soutiennent les terrasses que l’on connaît aujourd’hui n’existaient pas encore ; elles seront progressivement aménagées par Lama Teunsang et les résidents au cours des décennies qui vont suivre. Ce caractère austère était renforcé par l’état d’abandon général : les ronces et les broussailles s’étendaient jusqu’au bord des bâtiments, accentuant l’impression d’un lieu peu à peu rendu à la nature.
Les alentours que l’on connait aujourd’hui n’existaient pas : tout l’environnement du temple et des centres de retraites était une forêt dense, faite de taillis et de jeunes arbres, dans une pente très raide.
L’emplacement de la chaufferie était alors une forêt impénétrable faite de ronces géantes et d’aubépines. Il n’y avait aucun endroit d’où l’on pouvait admirer la vue panoramique sur la vallée et les lointaines montagnes de l’Ardèche qui s’offre aujourd’hui au visiteur. Le centre était alors comme engoncé dans une nature sauvage.
Les premiers travaux et les premiers habitants (1975)
Jean-Pierre Schnetzler raconte : « J’ai acheté la propriété de Montchardon en janvier 1975. La première année, il a fallu améliorer cette vieille ferme en mauvais état : étanchéifier le toit, mettre des volets, installer des portes qui tiennent. Je n’étais pas seul pour ce travail au début. J’avais acheté des sacs de ciment, marteaux et de nombreux outils que j’avais entreposés dans la maison vide, personne n’y habitant encore.
Un jour, en arrivant, j’ai découvert la porte fracassée et tout avait disparu. Il a fallu racheter le tout, plus une autre porte. Je me suis dit que ça ne pourrait pas durer longtemps ainsi, ma porte serait cassée tous les huit jours. Il fallait donc que des gens habitent sur place.
J’ai cherché quelqu’un qui veuille bien habiter là pour faire le gardien. À cette époque, en 1975, il n’y avait pas beaucoup de bouddhistes en France. Les deux premiers habitants étaient des marginaux que j’avais rencontré à l’occasion. C’est ainsi que les choses ont commencé. Ils sont restés un peu moins d’une année. Ils ne faisaient rien, mais ils étaient logés et contents. Ils avaient peut-être un vague intérêt pour le dharma, mais ce n’étaient pas vraiment des pratiquants.
A partir de l’automne 1975 jusqu’à l’été suivant, nous avons hébergé une jeune femme qui venait d’Amérique avec son jeune enfant. Elle avait un peu pratiqué avec Chögyam Trungpa. Elle cherchait un endroit pour vivre avec son fils. Je lui ai donné le travail de résidente. Elle a résidé ici pendant à peu près un an.
Tous les week-ends, je venais lui apporter la nourriture, et durant l’hiver en tirant le matériel sur une luge. Ma voiture me permettait de rouler jusqu’à la ferme Martin (l’entrée du plateau de Montchardon). Après, la route était en très mauvais état et elle n’était pas déneigée. J’étais donc obligé de faire le reste à pied en traînant la luge. Ça a duré pas mal de temps, en tout cas une année. »
L’épisode de la pilule du Karmapa
Jean-Pierre Schnetzler raconte : « Peu après l’achat, alors que les travaux commençaient, j’ai reçu la visite d’un voyageur français revenant d’Inde. Ayant entendu parler du projet, il m’a offert une grosse pilule noire qu’il avait lui-même reçue de Sa Sainteté le Karmapa, en précisant qu’elle possédait des vertus médicinales, sans donner plus de détails. Ignorant les vertus d’une pilule-mère du Karmapa, je la mets précieusement dans mon portefeuille
Un soir d’automne, après une journée de travail au centre, j’ai été pris d’une crise aiguë d’ulcère duodénal, comme il m’était déjà arrivé. J’étais seul, très fatigué, sans médicament, à une quinzaine de kilomètres de Saint Marcellin, et sans possibilité d’aller chercher de l’aide. Je me suis allongé, puis je me suis souvenu de cette pilule. Sans savoir précisément à quoi m’attendre, je l’ai prise et je me suis endormi presque aussitôt.
Je me suis réveillé au milieu de la nuit complètement rétabli, sans douleur. J’avais fait un rêve très particulier : je me voyais flotter dans l’espace, et le XVIe Karmapa était assis sur mon ventre, me regardant affectueusement tout en éclatant d’un rire cosmique qui roule jusqu’aux extrémités de l’univers. Manifestement, Sa Sainteté se paie de ma tête et j’en étais ravi ! Ce rêve reste unique dans ma vie pour sa qualité indescriptible. La crise avait disparu aussi brusquement qu’elle était apparue. »
L’arrivée du Vénérable Nyanadharo
Le Vénérable Nyanadharo est un moine theravāda de la tradition de la Forêt. D’origine laotienne, parfaitement francophone, il avait entrepris des études d’ingénieur dans son pays. Selon la coutume, il effectue un séjour au monastère avant d’entrer dans la vie active. Pour lui, cette expérience fut décisive : ce qui devait être temporaire devint un engagement définitif. Il reçut l’ordination complète de bhikkhu et devint moine à part entière. L’un de ses maîtres n’était autre que le célèbre Ajahn Chah.
Les circonstances de son arrivée à Grenoble tiennent de la coïncidence heureuse. Nous sommes en 1975. Ayant fui le Laos, il se trouvait en Europe et passait un ou deux jours à Grenoble, où son frère s’était réfugié.
Il est abordé dans un magasin par une femme qui le salue comme moine bouddhiste. Surpris qu’elle reconnaisse sa condition, il engage la conversation. Elle lui explique qu’il existe des bouddhistes à Grenoble et propose de le conduire chez le responsable du centre : Jean-Pierre Schnetzler.
La rencontre se fait ainsi, simplement. Au moment de se quitter, le Vénérable explique qu’il doit repartir le lendemain pour Londres, où il avait poursuivi ses études d’ingénieur et où il pensait retrouver de vieux amis. Jean-Pierre lui dit alors : « Si jamais cela ne marche pas à Londres, vous aurez toujours un endroit où venir : Grenoble et ma maison. »
Deux ou trois mois plus tard, une lettre arrive. Le Vénérable n’a pas obtenu de permis de séjour en Angleterre et ne sait plus où aller. Jean-Pierre l’invite immédiatement à revenir.
Il s’installe d’abord chez lui, puis, lorsque la maison de Montchardon est rendue un peu habitable, il vient y résider au printemps 1976. Le lieu est encore très simple, mais une nouvelle étape commence.
Jean-Pierre lui précise à ce moment-là : « J’ai fait don moralement de cette propriété à Kalou Rinpoché et à l’école Kagyu, mais vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire. »
1976 : L’année fondatrice
Janvier 1976 : La visite de Nénang Pawo Rinpoché
L’année 1976 est une année charnière pour le centre. Elle commence par la visite d’un des très grands maîtres de la lignée Kagyu Nénang Pao Rinpoché en janvier 1976. Il donne une initiation de longue vie au CEB de Grenoble et visite Montchardon le lendemain où un rituel est accompli. C’est le premier d’une longue liste de maîtres Kagyu qui viendra bénir le lieu.
Printemps 1976 : arrivée du Vénérable Nyanadharo
La présence du Vénérable Nyanadharo attire rapidement des personnes intéressées par le bouddhisme. Un petit groupe se forme, encore modeste – quatre ou cinq personnes – mais plus engagé que précédemment.
Parmi elles, Jeannine Boitel joue un rôle important. Secrétaire du Centre d’Études Bouddhiques, elle profite de sa retraite pour venir s’installer à Montchardon. Elle devient l’assistante du Vénérable, l’aide dans l’organisation quotidienne et s’engage pleinement dans la pratique.
Juin 1976 : La consécration par Kalou Rinpoché
Au mois de juin, Kalou Rinpoché découvre le lieu lors d’un séjour de plusieurs jours. Le 18 juin a lieu la consécration du centre de Karma Migyur Ling par Kalou Rinpoché, en présence de plusieurs lamas et moines occidentaux. Une cérémonie de consécration a lieu dans le petit temple de l’époque, aménagé sommairement. Ensuite Rinpoché a fait le tour du centre pour consacrer le lieu.
Novembre 1976 : L’arrivée de Lama Teunsang
Le 19 octobre 1976, Lama Teunsang arrive en France à Orly. Il commence par faire une tournée en France avec d’autres lamas avant de se rendre à Montchardon. Le 15 novembre, il arrive à Montchardon accompagné du moine Migmar Tsering qui deviendra Lama Mönlam.
Lama Teunsang racontait parfois, avec beaucoup d’humour, son arrivée à Montchardon.
La veille du départ, Kalou Rinpoché lui dit simplement : « Demain, quelqu’un viendra te chercher en voiture pour t’emmener dans le centre où tu es invité par Jean-Pierre Schnetzler. »
Le lendemain, ils partent donc en voiture. Pendant tout le trajet, Lama Teunsang regarde le paysage et essaie d’imaginer où il va arriver. Ils passent d’abord par de très beaux endroits, des maisons bien situées, des paysages ouverts. Il se dit : « Ah… ce serait bien si c’était dans un endroit comme ça… »
Puis, au bout d’un moment, ils traversent des coins beaucoup moins engageants. Là, il se dit :
« j’espère que ce ne sera pas dans un endroit comme ça… »
La route continue, et devient de plus en plus étroite, de plus en plus tortueuse. La voiture monte, monte… et il commence à se demander sérieusement où on l’emmène. Finalement, ils arrivent dans un endroit inhospitalier devant une vieille maison délabrée. Lama Teunsang disait en riant : « À ce moment-là, je me suis dit… j’ai vraiment un drôle de karma ! »
Jean-Pierre raconte : » Lorsque Lama Teunsang est arrivé, le Vénérable Nyanadharo résidait au centre. La cohabitation entre le Vénérable et le Lama était cordiale, mais ils n’avaient pas de moyen de communiquer puisque Lama Teunsang ne parlait pas français ni anglais, alors que le Vénérable parlait français et anglais. Ils étaient obligés d’avoir recours à un interprète. Le premier problème à l’époque, c’était justement l’interprète, nous n’en avions pas ».
Le Vénérable Nyanadharo est resté un peu plus d’une année à Montchardon. Ils ont ainsi vécu ensemble pendant une période comprise entre six mois et un an. Au terme de ce séjour, le Vénérable a estimé qu’il devait, lui aussi, trouver un lieu pour y établir son propre centre. Jeannine Boitel l’a alors aidé financièrement à acquérir une petite propriété en Ardèche, à Tournon, où il réside encore aujourd’hui.
Jean-Pierre raconte : » Mon premier souvenir de Lama Teunsang, c’est Lama Teunsang travaillant. Il a tout de suite été très actif. Il y avait tout à faire. Lui, avec une petite équipe de deux, trois ou quatre personnes qui vivaient ici, ils ont tout fait. J’ai tout de suite trouvé que c’était un homme qui avait un charisme d’une part, mais surtout une force, une puissance et une ténacité absolument incroyable. Ce n’était pas frappant, c’était humble et quotidien, cette idée de ténacité, mais suffisamment remarquable pour que je le remarque. Si ça n’avait pas été une personnalité de ce genre, ça n’aurait jamais marché.
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