Récit de la vie de Lama Teunsang

Cette histoire commence en fait par celle des deux fondateurs : Lama Teunsang et Jean-Pierre Schnetzler.

Lama Teunsang est né dans la province du Kham, au Tibet oriental, a connu l’exil en Inde à partir de 1959 pour être finalement invité à venir en France à Montchardon en 1976.

Jean-Pierre Schnetzler fut l’un des premiers bouddhistes en France, du moins l’un des premiers à avoir pris refuge en les Trois Joyaux sur le sol français.

Voici leur histoire : celle que Lama Teunsang nous a racontée par bribes au fil des années, et celle de Jean-Pierre, qu’il raconte lui-même dans une courte biographie.

Biographie de Lama Teunsang

Son enfance

Lama Teunsang est né en 1934 dans un petit village nommé Kierong, dans la région du Kham, à l’est du Tibet.

Le village de Kierong

Il grandit au sein d’une famille profondément ancrée dans la tradition bouddhiste, issue d’une lignée de ngagpas, des pratiquants laïcs, depuis plusieurs générations. Son père, lama dans un monastère de type Serkyem Gompa, est également un yogi engagé dans la pratique du Tcheu, passant de longues périodes en retraite ; il est considéré comme un pratiquant ayant atteint une certaine réalisation, tout comme son frère, l’oncle de Lama Teunsang, réputé pour manifester des pouvoirs issus de sa pratique.

En l’absence prolongée du père, l’éducation du jeune Teunsang est principalement assurée par sa mère, son frère aîné et ses oncles et tantes.

Les Serkyem Gompa sont des monastères d’un type particulier. Contrairement aux établissements traditionnels, réservés aux seuls moines ou nonnes ayant prononcé des vœux monastiques, ils accueillent conjointement moines et laïcs : ce sont à la fois des centres de pratiques collectives et des lieux de retraite, ouverts à des pratiquants essentiellement laïcs pour diverses activités spirituelles.

Cette précision a son importance et nous y reviendrons au moment de la création de la congrégation Karma Migyur Ling en 1994.

La famille mène une vie à la fois sédentaire et nomade : elle possède du bétail, essentiellement des yaks qu’elle conduit durant l’été sur les hauts plateaux. Ce mode de vie, rythmé par les saisons et les déplacements, fait partie intégrante de l’environnement dans lequel Lama Teunsang grandit.

Dès son plus jeune âge, Lama Teunsang se distingue par un caractère bien trempé. Une anecdote illustre cette force de caractère. Vers l’âge de six ans, alors qu’il est chargé de garder le troupeau, un yak disparaît. L’enfant part à sa recherche, s’enfonce dans la forêt et n’est plus vu pendant plusieurs jours. L’inquiétude est grande : outre le fait qu’un enfant si jeune se retrouve seul en montagne, il y a le danger des Drémong, les grands ours des montagnes, redoutés pour leur force et leur agressivité, comparables à ce que nous appellerions des grizzlys, connus pour s’attaquer à l’homme. Tous les villageois partent à sa recherche, en vain. La survie d’un enfant de cet âge dans un environnement aussi hostile paraît improbable, et la famille est sur le point d’entreprendre les rituels funéraires lorsqu’il réapparaît, tenant le fameux yak au bout d’une corde.

Pèlerinages au Tibet

Très tôt, vers l’âge de 8 ans, Lama Teunsang entreprend des pèlerinages à pied, en compagnie de son frère aîné, Karma Paljor qui doit avoir 6 ans de plus que lui.

Il commence par visiter tous les lieux autour de sa région natale : les monastères, les grottes, les lieux saints, très nombreux dans cette région du Kham et de l’Amdo, une province tibétaine voisine. Entre-temps, il revient dans sa famille pour repartir encore plus loin, faire le grand voyage qui le mène à Lhassa et à tous les lieux saints du Tibet central et du Tsang.
On parle de couvrir une distance d’environ 1 000 kilomètres à pied, en traversant des massifs montagneux élevés couverts de glaciers, en parcourant les steppes des hauts plateaux du Tibet, en franchissant des cours d’eau… C’est un périple qui dure entre 3 et 6 mois.

Pour un tel voyage, les pèlerins voyagent très légers, emportant le strict minimum et mendiant leur nourriture tout au long du chemin. La solidarité est d’ailleurs constante : partout où ils vont, les Tibétains, tous portés par la religion, sont d’une générosité sans faille.

Ces voyages conduisent Lama Teunsang du Kham vers le Tibet central, à travers de nombreux lieux saints du bouddhisme tibétain. Ces déplacements ne sont pas de simples voyages : dans chaque lieu, ils restent quelques jours pour faire des prosternations, des circumambulations, des prières et des rituels. Ils voyagent tantôt seuls, tantôt en se joignant à d’autres pèlerins ou groupes de voyageurs.

Lama Teunsang connaissait par cœur les lieux saints du Tibet central, leurs noms, leur emplacement, leurs particularités. Cette connaissance intime, acquise durant ces années de pèlerinage, devait se révéler précieuse bien plus tard : dans les années 2000, lorsqu’il put retourner au Tibet pour la première fois depuis l’exil – nous y reviendrons – il nous guida vers des endroits que les guides locaux eux-mêmes ignoraient.

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes un jour dans un petit village perdu au fond d’une vallée près du fleuve Tsangpo, où se trouvait un stupa réputé contenir les yeux d’un bodhisattva appelé Taktou Ngou « celui qui pleure toujours » mentionné dans le Dhagpo Targyen de Gampopa. Notre guide officiel, censé nous faire découvrir la région, se montrait visiblement très mal à l’aise à l’idée de sortir des sentiers balisés par l’administration. Mais il n’avait guère le choix, Lama Teunsang avait allègrement pris les rênes du périple et nous entraînait de surprise en surprise, visiblement ravi de faire découvrir des lieux que nul autre ne nous aurait montrés.

Première rencontre avec le Karmapa

Voici un texte d’un interview de Lama Teunsang fait en 2009. Ce passage est repris dans le livre de Gerd Bausch qu’il a écrit sur le XVIe Karmapa « Compassion rayonnante ».

 « J’ai onze ans lorsque nous quittons notre maison du Kham pour un pèlerinage à Tsourpou, où nous voulons rencontrer Yishin Norbou [ndt : une autre façon respectueuse de désigner le Gyalwa Karmapa, que Lama Teunsang emploie souvent]. Notre groupe compte dix à quinze pèlerins, dont mon père. Nous voyageons jusqu’à Tsourpou, le monastère de Karmapa, en passant par Lhassa. Une fois arrivés, nous sollicitons une audience avec Yishin Norbou. On nous répond qu’il est absolument impossible de le rencontrer, car il est en retraite de longue durée.

Nous décidons de patienter, avec l’espoir de pouvoir tout de même le rencontrer. Au bout d’un mois, nous renouvelons notre requête auprès de son serviteur et à nouveau nous essuyons un refus, car Karmapa est toujours en retraite. Cependant, on nous propose de recevoir différents types de bénédictions avec les substances qu’il a bénies.

Certains d’entre nous pleurent de ne pouvoir le rencontrer alors que nous avons entrepris un si long voyage. Mon père dit alors : « Nous devrions simplement penser que nous l’avons vu ! Nous sommes ici dans ce lieu particulier, la résidence du Karmapa ; nous avons passé un certain temps à Tsourpou et avons même pu visiter certaines salles du monastère. Même si nous ne l’avons pas rencontré, il sait que nous sommes ici, donc nous avons toutes ses bénédictions. En repartant maintenant, au lieu de penser que nous ne l’avons pas rencontré, ayons la conviction d’être emplis de sa bénédiction. »

Comme nous ne pouvons pas vivre dans le monastère, nous campons à l’extérieur. Le lendemain matin, après le réveil et le petit déjeuner, nous chargeons les bagages sur les mules. Les préparatifs étant faits, nous sommes prêts à partir. À ce moment précis, un moine nous interpelle : « Il doit y avoir des pèlerins du Kham ici. Où sont-ils ? » Nous répondons alors : « Qui nous appelle ? » « Le Karmapa lui-même. Il souhaite vous voir », réplique le moine. Nous déchargeons immédiatement les bagages et suivons le moine jusqu’au monastère où nous attend le serviteur de Karmapa. Il nous fait rentrer : « Allez-y, allez-y ! Quelle chance vous avez ! Taisez-vous et entrez ! »

Karmapa se tient à la porte de sa chambre, majestueux, tel une statue. Nous entrons et nous nous prosternons. Il nous bénit de ses mains ; il est d’usage alors d’exprimer notre respect envers Yishin Norbou en touchant ses pieds. Il reste silencieux. Mon père fait part de notre respect envers Karmapa et de notre grand bonheur de le rencontrer. Mais Karmapa, lui, ne dit rien.

Puis, le serviteur donne à chacun un cordon de bénédiction en disant : « C’est vraiment incroyable. Habituellement, il n’est pas possible de lui rendre visite durant sa retraite, mais ce matin, il a souhaité rencontrer les pèlerins. »

Voilà, c’est ma première rencontre avec le Karmapa.

Ensuite, nous repartons à la maison, débordant de joie. Plusieurs années s’écoulent avant de revoir Karmapa.

Le 16e Karmapa en 1954

Il passera ainsi toute cette période, depuis l’âge de 8 ou 10 ans jusqu’à 16 ans, dans ces pèlerinages qu’il choisit librement de faire. À 16 ans, il rentre avec son frère au monastère de Drépoung, près de Lhassa, où ils resteront une année. Puis ils intègrent le monastère du Karmapa de Tsourpou, près de Lhassa. Il perdra son frère bien-aimé, qui décédera des suites des morsures d’un chien enragé.

Moine au monastère du Karmapa à Tsourpou

Monastère de Tsourpou avant 1959 (photo améliorée par IA)

Lama Teunsang raconte : « En 1951, à dix-sept ans, je deviens moine au monastère de Tsourpou. Par la suite, le Karmapa me confèrera toutes les transmissions dont j’ai besoin, ainsi que les vœux de moine, les initiations et les lungs. À cette époque, il est en retraite la plupart du temps. Certes, nous sommes les moines du Karmapa, mais nous ne le voyons que très rarement, peut-être quatre à cinq fois par an. À partir de ma vingt-deuxième année (1956), Karmapa n’est plus aussi souvent en retraite. Il participe aux rituels dans le grand temple de Tsourpou et donne des transmissions, donc nous le rencontrons davantage. »

Au monastère de Tsourpou, il vivra, comme il le disait lui-même, ses plus belles années.

En général, les jeunes moines arrivent très tôt au monastère (vers 6/7 ans) pour étudier la lecture et la mémorisation des textes, ainsi que les autres disciplines qu’un moine doit apprendre au cours de sa formation.

Trop âgé pour ce cursus de formation complet, il est d’abord relégué aux tâches les plus modestes du monastère.

Il est comme un ouvrier du monastère à qui on donne à faire les tâches les plus pénibles, que cela soit à l’intérieur du monastère ou à l’extérieur. Cependant, son caractère, sa force physique et son sens pratique forgé durant sa jeunesse vagabonde le font vite repérer par les autorités du monastère, qui lui confient des tâches correspondant à ses aptitudes. Il est alors connu sous le surnom de Khamtrouk, le « garçon du Kham ».

Il se montre par ailleurs un élève studieux et très motivé pour rattraper ses lacunes dans l’étude des textes. Il restera à Tsourpou jusqu’à ses 25 ans, date de l’exil massif des Tibétains vers l’Inde, face à l’invasion chinoise en 1959.

1959 : l’exil en Inde

Lama Teunsang raconte : « Les préparatifs de la fuite de Karmapa vers l’Inde ont été gardés dans le plus grand secret. Ainsi, un jour de février 1959, peu après le Losar,  j’ai vingt-cinq ans et je suis atteint d’une maladie qui me cloue au lit. Soudain, je suis appelé au bureau du monastère et l’un des responsables me dit : « Le Karmapa veut que tu ailles au Bhoutan. Tu pars demain matin. » « Pourquoi ? » lui demandé-je. « Le Karmapa fuit au Bhoutan ! » est sa réponse.

Je suis très étonné et je n’ai pas le temps de préparer quoi que ce soit. Je vais voir Droupeun Detchen Rinpoché avec lequel j’étais proche. Je lui demande d’expliquer au Karmapa que je ne peux pas partir.
« Ne dis pas ça, non, non ! C’est la parole du Karmapa, j’étais présent quand il en a parlé et il a dit que c’est toi qui dois diriger la caravane de yaks pour les amener au Bhoutan », me dit Rinpoché.
 – « Mais je suis malade ».
– « Même malade, tu dois y aller. C’est la parole du Karmapa. Tu ne peux pas refuser », rétorque celui-ci.

J’accepte donc. À dix-sept heures, les yaks arrivent. Nous sommes quatre pour charger les bagages sur une centaine d’animaux. Il s’agit d’objets très importants, les trésors du monastère qui doivent impérativement être mis en sécurité hors du Tibet. Nous travaillons toute la nuit et à trois heures du matin nous sommes prêts à quitter Tsourpou. Nous n’avons pas eu le temps de prendre congé de nos proches ou de faire quoi que ce soit d’autre. Nous avons dû partir du jour au lendemain. Après le premier jour de voyage, je me sens à nouveau en parfaite santé.

Nous sommes partis un jour avant Karmapa, car les yaks n’étaient pas aussi rapides que son groupe qui voyageait à cheval avec des mules et nous sommes finalement arrivés à la frontière du Bhoutan, soulagés. Le voyage a duré une vingtaine de jours.

Arrivé à la frontière bhoutanaise, de nombreux Tibétains sont parqués là par des autorités dépassées par cet afflux de réfugiés. Toutes ces personnes qui ont fui la menace communiste sont maintenant libres, mais n’ont aucune idée de ce qu’elles vont devenir.

En arrivant, je confie la caravane et ses précieux bagages à des responsables du monastère de Tsourpou. Mais on m’informe que d’autres caravanes portant d’autres trésors du monastère ont été attaquées ou se sont perdues, et qu’il faut absolument aller les chercher. J’accepte de retourner malgré les difficultés extrêmes que représente cette expédition : non seulement il faut retourner dans un pays envahi par les troupes chinoises, mais aussi repasser le col qui constitue la frontière, situé à très haute altitude et très dangereux. Mon compagnon refuse, alors je repars seul.

À cette époque, des affrontements opposent Chinois et guerriers Khampas dans cette région et la route passe en plein milieu de la zone de guerre. Les deux camps s’entretuent littéralement. Le voyage avec les yaks est donc très dangereux. Je priais sans cesse le Karmapa… et je suis revenu sain et sauf ! Dans ces circonstances, lorsque vous êtes seul avec une telle caravane, les Chinois vous prennent pour un Khampa, et les Khampas pour un sympathisant des Chinois ; alors on vous tire dessus des deux côtés. Mais sous la protection de Karmapa, je réussis à traverser sans obstacle ces territoires en guerre. Nous pouvons sentir directement la protection de Karmapa. Même si nous n’avons pas la moindre chance de survivre, nous arrivons sains et saufs. Sa protection est tellement puissante. »

Dans une autre interview, Lama Teunsang expliquera qu’il reviendra ainsi à deux reprises au Tibet pour récupérer d’autres précieux colis abandonnés. Durant l’un de ces périples, il croisera une femme et ses deux enfants, qui se trouvaient être de la famille du Karmapa et qui s’étaient perdus. Il les aidera à traverser la frontière. Cette famille, une fois établie en Inde, se montrera particulièrement reconnaissante envers le Lama et l’ont beaucoup soutenu matériellement. Il s’agit de Jampa Gyaltsen et de son frère Guélek Tashi.

Fondation et construction du monastère de Rumtek

Le soulèvement de Lhassa contre l’occupation chinoise a lieu le 10 mars 1959. Voyant que le meilleur moyen de préserver le Dharma était d’échapper à l’étreinte chinoise, le Karmapa choisit de prendre la fuite le 12 mars 1959, accompagné d’une suite de 160 personnes – lamas, moines et laïcs – en direction du Bhoutan. Le voyage périlleux et pénible dura 21 jours et ils arrivèrent au Bhoutan le 2 avril 1959. Dès son arrivée, il fut invité par le Maharaja, roi du Sikkim, qui était alors encore un royaume indépendant.

Ce roi, profondément bouddhiste, invita le Karmapa à s’installer au Sikkim et lui offrit le choix entre plusieurs sites pour l’établissement d’un nouveau monastère.

Le Karmapa choisit Rumtek, où existait déjà un petit monastère Karma Kagyu, construit au XVIᵉ siècle du temps du 9ᵉ Karmapa, Wangchuk Dorjé. Ce lieu possède tous les attributs de bon augure nécessaires au siège d’activité d’un Karmapa : sept cours d’eau s’y écoulent, sept collines lui font face, une montagne se dresse derrière, des chaînes enneigées s’étendent devant et une rivière en contrebas descend en spirale comme la forme d’une conque.

L’ancien monastère de Rumtek fondé par le 12e Karmapa Djangtcoub Dorjé – Peter Mannox

Le Karmapa et toute sa suite arrivèrent à Rumtek au début du mois de juillet 1959. Le lieu ne comportait alors qu’un monastère presque en ruine et quelques huttes disséminées au milieu de la jungle. L’absence de logements adéquats et d’installations pour préparer la nourriture rendait les conditions de vie particulièrement difficiles.

Le premier enjeu fut donc de rendre l’endroit habitable. On défricha le terrain, on planta des tentes, et chacun se mit à l’ouvrage pour matérialiser le projet d’établir un nouveau centre pour le Karmapa.

Dans le même temps, le Karmapa se rendit à Delhi afin de rencontrer le Premier ministre indien, Jawaharlal Nehru. Sensible à la situation des réfugiés tibétains, celui-ci apporta son soutien : le gouvernement indien participerait financièrement à la construction et assurerait la distribution de nourriture et de vêtements.

En 1961, le Maharaja du Sikkim fit don, à perpétuité, d’une trentaine d’hectares de terrain à Rumtek. Le gouvernement du Sikkim soutint également les travaux préliminaires et fournit du bois de construction. 

C’est dans ce contexte que Lama Teunsang rejoignit Rumtek très rapidement après son arrivée au Bhoutan en 1959. Comme beaucoup d’autres moines venus de Tsourpou, il dut s’adapter à des conditions de vie rudimentaires. Le vieux monastère, trop exigu pour accueillir toute la communauté, était réservé au Karmapa et aux grands maîtres ; les autres s’installaient aux alentours, certains sous des tentes.

L’ancien monastère de Rumtek – Photo : Alice Kandell

Rue derrière l’ancien monastère de Rumtek. On peut voir les cabanes construites pour abriter les moines. 1965 – Photo : idem

Lama Teunsang construisit pour sa part une simple hutte de bambous et de branchages, où il vivra pendant plusieurs années.

Il participa activement à la construction du nouveau monastère. Mais avant d’ériger quoi que ce soit, il fallait préparer le terrain. Le terrassement se fit entièrement à la main : à la barre à mine, à la pioche, à la pelle.

Ces travaux d’aménagement du site commencèrent à la date favorable du vingt-deuxième jour du onzième mois de l’année eau-tigre (1962). Moines et laïcs promirent au Karmapa de terminer cette partie de l’ouvrage dans les plus brefs délais. Une centaine de personnes, sans compter les aides occasionnelles, travaillèrent pendant un an et demi par tous les temps et dix heures par jour pour aménager et niveler les lieux.

Il fallait d’abord défricher la jungle, puis décaisser toute un pan de montagne pour créer une vaste plateforme. Le travail était long et exigeant. Pourtant, Lama Teunsang décrit une ambiance étonnamment joyeuse : les gens travaillaient avec acharnement, mais dans une légèreté et une bonne humeur constantes.

Terrassement pour la construction du nouveau temple – Photo Nik Douglas

Un jour, alors que le terrassement était déjà bien avancé et que la plateforme commençait à prendre forme, le Karmapa fit soudain demander à tous les travailleurs d’évacuer le chantier. Tout le monde obéit immédiatement. Quelques instants plus tard, un énorme pan de la falaise s’effondra : un glissement de terrain massif ensevelit toute la zone déjà creusée. La frayeur fut immense, mais l’événement se révéla aussi providentiel : toute une partie de la montagne qui devait être excavée s’était écroulée d’elle-même, accélérant considérablement le travail. Il ne restait plus qu’à dégager la terre.

Une fois le terrassement achevé, la construction put véritablement commencer. La première pierre du nouveau centre monastique fut posée par le monarque du Sikkim le 16 juin 1964. Les plans du monastère furent dessinés par le 16ᵉ Karmapa lui-même, assisté de son secrétaire Damchö Yongdu. La construction du monastère dans le plus pur style tibétain traditionnel dura ensuite quatre années.

Construction du nouveau monastère de Rumtek – Nik Douglas

L’ensemble s’organise autour d’un vaste temple central. Au-dessus se trouvent les étages réservés aux Rinpochés et aux grands maîtres, notamment les appartements du Karmapa. Autour du temple principal s’étend une cour carrée, bordée de cellules où logent les moines. L’ensemble forme une enceinte harmonieuse : les chambres délimitent l’espace, le temple s’élève légèrement en retrait, et devant lui s’ouvre une grande esplanade destinée aux danses rituelles.

Le nouveau monastère de Rumtek entièrement construit

Cent trente disciples, parmi lesquels des volontaires de diverses nationalités, œuvrèrent à son achèvement. Les précieuses reliques, les textes et les statues qui ont été sauvés du Tibet, ainsi que l’intégralité du canon des enseignements du Bouddha en 108 volumes, y furent placés dans le nouveau monastère, et le premier jour du premier mois de l’année feu-cheval (1966), le Gyalwa Karmapa entra en grande cérémonie dans le nouveau centre ; ce fut un événement grandiose et d’excellent augure. Rumtek est devenu le siège officiel du 16e Karmapa et de la lignée Karma-Kagyu.

Toute cette histoire de la fondation du monastère de Rumtek et plus généralement, l’histoire du XVIe Karmapa est bien décrite dans l’ouvrage de  Gerd Bausch  « Compassion rayonnante ».

La vie au monastère de Rumtek

Pendant toutes ces années, Lama Teunsang participe à cette œuvre. Il décrit aussi son emploi du temps quotidien. Il se lève très tôt, vers quatre heures du matin. Avec un ami, il commence la journée en faisant mille prosternations. Après un rapide petit-déjeuner, il doit être à huit heures précises sur le chantier. Le travail se poursuit jusqu’à seize heures. Les repas sont pris sur place. Dès qu’un moment se libère, il sort les textes qu’il transporte dans un tissu noué autour de la taille. À chaque pause, il en profite pour avancer la récitation ou l’étude. Vers dix-sept heures, ils rentrent à leur lieu de vie. Mais la journée est loin d’être terminée : il faut encore aller en forêt couper du bois pour faire cuire le repas que chacun prépare soi-même. Le soir, ils refont souvent des prosternations, puis, à la nuit tombée, se rendent au monastère pour recevoir les enseignements de leurs maîtres.

Lama Teunsang évoque plusieurs d’entre eux, notamment Droupeun Rinpoché et un autre maître appelé Tiha Droupeun. Tous deux avaient fui le Tibet avec le Karmapa et étaient déjà âgés, reconnus comme de grands maîtres. Chaque soir, un groupe de disciples dont Lama Teunsang se réunit autour d’eux pour recevoir explications et commentaires sur les textes.

Un soir, en arrivant, ils trouvent le lama endormi. N’osant pas le réveiller, ils repartent discrètement. Le lendemain, le maître les accueille avec affection : « Mes amis, hier soir je ne vous ai pas vus. Je comprends, vous devez être très fatigués par le travail que vous faites toute la journée. » Ils répondent : « Non, nous sommes venus mais comme vous dormiez, nous n’avons pas osé vous réveiller. » Le lama prend alors un air légèrement contrarié : « Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire. Moi, je reste tranquillement dans ma chambre et je peux me reposer quand je veux. C’est vous qui travaillez, je dois m’accorder à votre rythme. Si vous me trouvez endormi, réveillez-moi. Je suis à votre service ! »

Ainsi, soir après soir, ils continuent de recevoir ces instructions précieuses. De temps à autre, le Karmapa lui-même donne également des initiations et des transmissions, venant nourrir et approfondir encore leur pratique.

La situation sanitaire des Tibétains était très précaire : la mauvaise nourriture, les fièvres, la tuberculose et toutes les autres maladies présentes en Inde les affectaient particulièrement. Venant des hauts plateaux du Tibet, ces réfugiés n’avaient aucune immunité contre ces maladies des pays chauds et beaucoup mouraient dans les premiers temps de leur arrivée en Inde.

Lama Teunsang fut lui-même atteint d’une fièvre qui s’aggrava au point de le plonger dans un coma qui présentait tous les signes de la mort. Son maître fut averti et les pratiques funéraires commencèrent. Soudain, l’un des moines s’écria : « Il vient de bouger ! » Finalement, il sortit du coma et recouvra progressivement la santé.

Depuis la fuite du Tibet en 1959, Lama Teunsang n’avait aucune nouvelle de sa famille. Avaient-ils pu quitter le Tibet ? Étaient-ils encore en vie ? Il n’en avait aucune idée. Ce n’est qu’un an ou deux après qu’il apprit qu’ils étaient arrivés sains et saufs et réfugiés dans le nord de l’Inde, à l’exception de sa mère, morte durant l’exode, et de son plus jeune frère, noyé en traversant une rivière au Népal.

Son père, pourtant très âgé, avait survécu à l’exode et vivait dans une modeste maison de la région. Il atteignit un âge largement centenaire, et Lama Teunsang eut l’occasion de le revoir à plusieurs reprises lors de voyages qu’il fit avec des membres de Montchardon au début des années 1980.

Lama Teunsang et son père

Ses quatre sœurs, leurs maris et leurs enfants s’étaient regroupés autour de leur frère aîné, Karma Sengué, qui dirigeait une importante communauté d’environ un millier de réfugiés tibétains dans la région de Sirmour, dans le nord de l’Inde. Animé d’une profonde dévotion envers le 16e Karmapa, celui-ci avait entrepris de conduire tout son groupe vers le Sikkim afin de s’établir à proximité de Rumtek, nouveau siège du Karmapa en exil. Le groupe fut toutefois arrêté à Delhi et contraint de renoncer à ce projet, vraisemblablement en raison de la politique de répartition des réfugiés mise en œuvre à cette époque.

Retraite de 3 ans au monastère de Kalou Rinpoché à Sonada

Vers 1965-1966, Lama Teunsang apprend qu’un grand maître Kagyu, Kalou Rinpoché, va créer un centre de retraite, un droupkang à Sonada, près de Darjeeling, en Inde. En effet, dans ce lieu de Sonada se trouvait un terrain avec un petit monastère appartenant à Trijang Rinpoché, l’un des deux tuteurs du 14ᵉ Dalaï Lama. Appelé auprès de ce dernier, Trijang Rinpoché dut quitter Sonada en 1966 et remit son monastère sous la responsabilité de Kalou Rinpoché, qui l’agrandit et le dota d’un centre de retraite de trois ans.

Vue du monastère de Sonada en 1975 – le centre de retraite de 3 ans au premier plan – Photo JP. Schnetzler

Lama Teunsang, motivé par la pratique intensive en retraite, fit la requête de quitter Rumtek afin d’accomplir cette retraite de trois ans à Sonada. Le Karmapa lui donna sa bénédiction pour ce projet et Lama arriva à Sonada. Mais avant d’entrer en retraite, il fallait d’abord travailler à agrandir le monastère et construire le droupkang.

Le monastère est très pauvre et les matériaux de construction coûtent cher. Les moines récupèrent donc, dans les scieries, des chutes de bois appelées dosses : ce sont les bords extérieurs des troncs, des morceaux encore arrondis, parfois couverts d’écorce, retirés lors du sciage en planches. Avec ces pièces rudimentaires, ils montent les murs extérieurs et les cloisons intérieures.

Mais ces planches, mal ajustées, laissent de nombreux interstices. Pour les fermer, les moines tapissent les murs de papier journal. La construction ayant lieu en hiver, tout semble d’abord tenir. Puis, dès le retour des beaux jours, ceux qui ont commencé la retraite entendent soudain des craquements autour d’eux : sous l’effet de la chaleur, le bois se rétracte et le papier collé se déchire d’un coup. Il faudra retapisser à plusieurs reprises les murs qui séparent les cellules de l’extérieur.

Les conditions sont très rudimentaires : les hivers sont froids et humides dans cette région, les chambres sont minuscules et il faut ouvrir la porte et se tenir sur le palier pour faire ses prosternations. Il n’y a pas d’électricité.

La retraite débute en 1967. Ils sont 14 moines à faire la retraite, dont Bokar Rinpoché, que Lama Teunsang apprend à connaître et avec qui il devient ami intime, et Lama Gyourmé, qui s’occupe depuis 1975 du centre de Kagyu Dzong à Paris. Kalou Rinpoché est le Droupeun, c’est-à-dire le lama qui donne toutes les initiations, les loungs et les instructions et qui dirige la retraite. Étant donné l’expérience, l’érudition et la grande réalisation de ce maître, c’est une immense bénédiction que de pouvoir recevoir de lui ces transmissions.

Intérieur du centre de retraite. Lama Teunsang est le 2e à gauche

Les retraitants : Lama Teunsang est au 1er rang à gauche. A coté est Lama Gyourmé de Paris, au centre Bokar Rinpoché. Au 2e rang Lama Guelek.

Six mois après le début de la retraite, les retraitants font une découverte aussi inattendue que déconcertante : Kalou Rinpoché leur annonce que cette retraite suivra finalement la tradition Shangpa Kagyu. Il explique que la tradition Karma Kagyu, à laquelle tous s’attendaient, est déjà largement diffusée dans les centres de retraite. En revanche, la tradition Shangpa Kagyu, dont il est dépositaire et responsable de la transmission, est devenue extrêmement rare.

Lama Teunsang connaîtra des périodes de grande souffrance physique causée par de violentes douleurs dentaires. Dès la première année, une rage de dents devient insupportable et le pousse à prendre une décision radicale : se faire arracher la dent.

Mais dans les conditions de la retraite, aucun soin n’est possible. Il faut donc improviser. Un jeune arbre, suffisamment souple et vigoureux, est utilisé dans la cour du centre. Ses compagnons de retraite plient la branche sommitale pour y attacher une ficelle ; l’autre extrémité est fixée à la dent. En relâchant la branche, la tension est telle que la dent est arrachée d’un coup. Cependant, l’extraction est incomplète : la dent se casse et une partie de la racine reste dans la gencive. Lama Teunsang poursuivra toute sa retraite avec ce fragment, qui s’infecte régulièrement et lui cause des souffrances intenses.

À plusieurs reprises, Kalou Rinpoché lui propose de quitter la retraite pour aller se faire soigner. Mais sortir du droupkang signifie arrêter la retraite, et pour Lama Teunsang, il n’en est pas question.

Vers la fin de la retraite, les retraitants font une requête à Kalou Rinpoché : recevoir la transmission des six yogas de Naropa de la lignée Karma-Kagyu. Dans la tradition Shangpa, ce sont les six yogas de Nigouma qui sont transmis, des instructions proches mais présentées de manière plus synthétique.

Kalou Rinpoché leur répond qu’il n’est pas d’usage, dans le cadre des retraites de trois ans, de conférer ces deux transmissions. Cependant, touché par le sérieux, la rigueur de leur pratique et les résultats obtenus au cours de ces trois années, il accepte leur demande. La retraite est alors prolongée de six mois, durant lesquels ils doivent accomplir la pratique de Dorjé Pagmo en abrégé et recevoir, de manière condensée, les six yogas de Naropa.

Vie au monastère de Sonada

La fin de la retraite a lieu en 1970, et Lama Teunsang reste au monastère de Kalou Rinpoché afin de continuer à servir son maître de retraite. Durant les six années qui le séparent de son départ pour la France, il participe à la construction du monastère de Sonada, nommé Samdrup Darjay Chöling : le temple, les huit stupas érigés en contrebas du monastère le long de la route, ainsi que divers aménagements. Il s’occupe également de l’éducation des jeunes moines qui lui sont confiés.

Les premiers Occidentaux qui fréquentent le monastère témoignent d’un lama très actif, entouré d’une flopée de jeunes moinillons. Il prend en particulier soin de deux jeunes moines : son neveu Migmar, confié par sa sœur, qui l’accompagnera ensuite en France et deviendra Lama Mönlam, et Karma Tachi, qui viendra le seconder à Montchardon en 1986 après avoir lui-même accompli la retraite de trois ans à Sonada, portant désormais le nom de Lama Karta, diminutif de Karma Tachi.

Lama s’absente du monastère à plusieurs reprises, parfois pendant plusieurs mois, afin de recevoir des transmissions données à Rumtek par le Karmapa ou par d’autres maîtres éminents dans différents monastères.

Lama Teunsang traverse durant cette période de graves problèmes de santé, notamment une tuberculose. Cette maladie touche alors un très grand nombre de Tibétains, tandis que les traitements restent difficiles d’accès. Son état devient critique et il se trouve un moment entre la vie et la mort, faute de médicaments efficaces disponibles dans la région. Il doit finalement son salut à l’intervention généreuse d’Occidentaux fréquentant le monastère à cette époque, qui lui procurent un traitement complet grâce auquel il peut se rétablir.

Lama Teunsang et Olé Nydhal dans les années 70 à Sonada

Durant cette période, il s’investit beaucoup dans l’impression des textes du Dharma. Les Tibétains avaient fui leur pays une dizaine d’années auparavant. La plupart avaient dû partir précipitamment, en emportant le strict minimum. Il leur fallait désormais reconstruire leur vie en exil, et la question du manque de textes pour l’étude et la pratique se posait rapidement.

Au Tibet, l’impression des textes se faisait traditionnellement selon un procédé xylographique : les textes étaient gravés sur des plaques de bois, sur lesquelles on appliquait une encre de fabrication artisanale, avant d’y presser des feuillets de papier végétal pour imprimer les textes. Certaines collections de blocs de bois avaient été sauvées du Tibet, ou étaient déjà présentes dans les régions himalayennes avant l’exil.

Toujours très inventif, Lama Teunsang mit au point un nouveau procédé d’encrage à base d’un mélange de suie, qui n’encrasse pas les plaques de bois et donne une impression très claire. Il est de plus en plus sollicité dans toute la région pour la qualité de son travail. C’est notamment le cas de Chatral Rinpoché, un yogi Nyingmapa très respecté, qui dirige un petit centre de retraite près de Sonada et fait réimprimer des textes essentiels pour la pratique. Il apprécie particulièrement la qualité du travail du lama.

Un jour, il propose à Lama Teunsang de participer à la nouvelle retraite de plusieurs années qu’il prévoit de débuter prochainement. Lama Teunsang se réjouit de cette proposition et en parle à Kalou Rinpoché afin de recueillir son avis, avant de demander l’autorisation au Karmapa.

Invitation à venir en France

Mais Kalou Rinpoché lui annonce qu’il a, avec le 16ᵉ Karmapa, un tout autre projet pour lui : celui de se rendre en France pour répondre à l’invitation de Jean-Pierre Schnetzler.

Lama Teunsang parle de cette période en ces termes : « Un jour, le Karmapa et Kalou Rinpoché m’ont dit que je devais aller en Occident. Je n’avais aucune idée de ce que j’y ferais. Je ne connaissais aucune langue occidentale, je n’en avais ni le projet ni même l’envie. Mais, dans notre tradition tibétaine, nous suivons la parole du maître auquel nous sommes liés. Lorsqu’ils m’ont dit : ‘ Tu dois aller en Occident’, j’ai simplement répondu : ‘D’accord.’ »

Dans une interview, Lama Teunsang évoque la conversation qu’il eut avec Kalou Rinpoché avant son départ.
« – Le fait que j’aille en Occident ne sera d’aucune utilité, lui dit-il franchement.
– C’est la décision du Karmapa, répondit Rinpoché.
-Entendu, concéda Lama Teunsang. Mais si je dois aller en Occident, il serait bien que ce soit dans un endroit où il y a des Tibétains. Ne connaissant pas du tout les langues occidentales, je ne serai d’aucune utilité si je me retrouve seul au milieu d’Occidentaux.
Là où tu vas, tu ne seras pas loin des Tibétains, le rassura Kalou Rinpoché. C’est près de la Suisse, et il y a beaucoup de Tibétains en Suisse ! »

À cette époque, quinze lamas furent envoyés avec Lama Teunsang en Occident, chacun invité à s’établir dans un centre du Dharma. Avant leur départ, ils se rendirent à Rumtek pour rencontrer le Karmapa, qui leur donna plusieurs conseils. Il leur expliqua qu’ils partaient pour transmettre le Dharma, car à cette époque le Dharma était encore peu présent en Occident. Il leur demanda aussi de ne pas s’impliquer dans la politique et de se consacrer uniquement à l’enseignement du Dharma.

« À cette époque, des personnes en Occident semblaient souhaiter m’inviter. C’est ainsi que je suis arrivé à Montchardon. »

Voilà pour le parcours du lama. Venons-en maintenant à l’homme qui allait l’inviter à venir en France, Jean-Pierre Schnetzler

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